Une nouvelle année habituelle dans la zone grise

1973 poste 4, centre-ville zone grise

Je n’avais pas tellement le goût de rentrer au travail, j’étais de soir donc, j’allais finir à minuit. Et le 31 décembre, dans la zone grise, les soirées sont bien arrosées. En fait, elles ont commencé il y a deux jours. En général, ça ressemble à une pleine lune, nous avons droit entre trois et cinq bagarres pendant notre quart de travail. Mon partenaire de la soirée, c’est Hervé, un drôle de bonhomme avec des idées bien arrêtées et assez loin des miennes. Ce bonhomme aurait dû être garçon boucher, quand il a été choisi, je soupçonne que l’individu ayant signé l’acceptation, était en dépression. Mais bon, une soirée ce n’est pas la fin du monde.

Le rassemblement terminé, Hervé s’installe chauffeur et part rapidement vers la “Main” au Montreal Pool Room,  il a déjà faim. Ici, les hot dogs ne sont pas chers pour les flics. Alors certains se nourrissent régulièrement de ces saucisses et surtout des frites graisseuses qui les accompagnent.

T’en veux-tu ?

– Non merci.

Le temps qu’il attend son délicieux repas, Gina, une des rares filles qui tapinent ce soir, s’invite carrément dans la voiture et vient me jaser. Elle a froid et comme nous sommes un service public…

Toi aussi, tu travailles ?

– Non, je viens ici en uniforme pour téter des hot-dogs.

La jeune femme trouve cette réplique bien drôle. On jase un peu et elle, se réchauffe. C’est beau les jupes courtes mais à moins vingt, la petite à les jambes bleues et Gina me raconte tous les potins de la semaine et des potins, il y en a, mais dès qu’Hervé rentre dans la voiture, la petite se renfrogne et repart immédiatement travailler.

C’est tes amies les putes ?

– Oui…

– Pas moé…

Sur ce, mon partenaire file vers une ruelle pour s’empiffrer de quatre hot-dogs et une bonne frite. Il a juste le temps de terminer qu’un appel nous envoie vers la rue Plessis. Tiens donc, une chicane de famille. Nous y sommes en moins de trois minutes. Bien sûr, on a des marches à monter, ouais, ce n’est jamais au premier étage. Malgré les fenêtres fermées, nous entendons les cris et les bris de vaisselle, agrémentés par la musique country.

Bon… Faut y aller !

La femme qui vient ouvrir saigne un peu du nez. Sa blouse d’un mauve fatigué est en partie déchirée et découvre un soutien-gorge en fin de vie. Derrière elle, deux bonhommes s’engueulent sans s’occuper de nous et de ce que je comprends, un est le mari et l’autre l’amant. Tout allait bien jusqu’au verre de trop. Je remarque tout à coup que le mari tient dans la main un long couteau de cuisine.

Heu, chum… mets ça par terre.

Non hostie, j’vas le passer le caliss. Y couche avec ma femme.

Non, laisses tomber le couteau.

Comme il s’obstine et qu’il est assez proche de moi, je lance mon bras d’un coup sec, le couteau s’envole et lui avec. C’est à ce moment que les deux autres viennent à sa rescousse et me sautent dessus. Oui, c’est comme ça, ils forment un clan, et nous, nous devenons les assaillants. Hervé ramasse la dame qui en perd une partie de son soutien-gorge et moi, je fais valser l’amant qui se retrouve dans les bras de son cocu d’ami. Disons que ça calme le jeu. Alors je me plante devant les deux fêtards :

Bon, personne ne veut finir l’année dans une cellule. Si on reviens, je casse toutes les bouteilles d’alcool et je paye une chambre au poste. Compris ?

Le trio, encore un peu sonné, se console par de grandes accolades. La paix est revenue dans le ménage. Un autre cas réglé.

Je n’ai pas le temps de finir les explications avec le répartiteur qu’il nous balance un autre appel de trouble. Cette fois, c’est la rue Cartier au troisième étage. Le temps de me stationner, j’ai déjà quatre voisins qui râlent. Il semblerait que, la petite soirée d’en haut laisse échapper des bouteille, qui viennent se fracasser sur le ciment glacé du trottoir.

Encore une fois, c’est l’engueulade. Ils sont une vingtaine dans le 4 1/2 et à les regarder, le QI ne doit pas dépasser le poisson rouge. Un des mâles alpha, voulant sans doute impressionner les femelles, se plante devant moi et me repousse brutalement.

Décrisse la police

Alors, m’emparant de son poignet, je lui tord durement les doigts en souriant. Le pauvre grimace de douleur.

On se calme, l’épais.

Ok, Ok !

Je m’adresse au locataire des lieux, un gars tout aussi intoxiqué que le reste des fêtards.

Ok, plus de bouteilles en bas, moins fort la musique. Je ne veux pas avoir à revenir.

Nous revoilà de retour dans l’auto, le temps de se rendre à St-Luc avec un gars s’étant fait attaqué par le trottoir. Le pauvre pisse le sang et par chance, nous avons notre kit de premiers soins : des serviettes papier de resto. Oui, on en garde une provision et ça nous sauve une partie du nettoyage. À l’urgence, on en profite pour se souhaiter la bonne année. Les infirmiers Murphy et Monsieur Côté sont trop occupés pour jouer des tours alors Hervé et moi, on se ramasse avec un verre de vin.  Puis, de retour pendant une bonne demi-heure, c’est la tranquillité dans le secteur. Ils doivent tous souper en même temps.

T’as pas faim toé ?

Pas tellement non, mais je prendrais un café.

Hervé refait un petit détour pour ramasser deux autres saucisses et frites. J’imagine qu’il entretient sa taille de guêpe. Cette fois, c’est en roulant qu’il gobe son repas tout en échappant un peu de café sur son uniforme. C’est aussi là que servent les serviettes papier.

Auto 4-8, un appel de trouble, rue Cartier.

Quelle surprise, nous devons retourner sur la rue Cartier au même troisième étage. Le party est bien engagé et les bouteilles continuent de pleuvoir. Sur le balcon, un des fêtards vide bruyamment le contenu de son estomac. Le gros Georges de l’auto 4-5 arrive en trombe. C’est son secteur et lui et son partenaire n’entendent pas à rire.

Tu peux pas te faire écouter ti-cul ?

On dirait que non !

Nous grimpons rapidement tous les quatre les escaliers vers le troisième étage. À l’arrivée sur le balcon, le gars vomit toujours, on évite de glisser. Mon tarla  de tout à l’heure est de l’autre côté de la porte et nous fait des grimaces. Il a eu la merveilleuse idée de barrer la porte. Bien sûr, tout le monde à l’intérieur trouve ça drôle. Georges me pousse vers l’arrière et frappe, de son bâton, la vitre qui éclate en miettes et nous investissons la place. Le matamore se retrouve couché sur un plancher souillé et trois autres qui voulaient s’en mêler, saignent maintenant du nez. Le reste du groupe calme ses élans. Hervé parle avec quelques filles assez pompettes. Pendant que Georges s’occupe de couper la radio. Puis, il lance de sa voix de stentor.

C’est qui le propriétaire ?

Un gars lève la main.

On ferme la shop.

Suivi du bonhomme, Georges et moi vidons toutes les bouteilles dans l’évier et, pour bien faire comprendre que nous n’allions pas revenir, Georges remet aussi au propriétaire le fil coupé de la radio. Le pauvre, nous venons de casser sa soirée. Bon joueur, Le gros Georges a laissé un bout assez long pour faire une jonction.

Tu tapes pas à soir, compris ?

Nous avons presque terminé la soirée et un coup dans la voiture, Hervé me tape un clin d’œil.

Tu sais, la fille aux grands cheveux noirs, elle m’a donné son numéro de téléphone.

Tu vas pas aller là ?

Non pas à soir.

Je ne réponds pas, c’est son affaire.

On aura un dernier appel au chic club Peter’s. Oui, une autre bagarre de fin d’année. Par contre c’est le 4-1 qui se tapera le transport du blessé.

Juste avant de rentrer au poste, je vois bien un sans-gîte, couché en boule dans l’entrée du cinéma. Il fait un froid de canard alors j’arrête la voiture et descends. Mon ami Maringouin est couché là et même pas ivre, juste trop gelé pour continuer à marcher.

Viens m’aider !

Hervé râle un peu mais je ne vais pas laisser mourir de froid un bonhomme qui pourrait être mon père. Il aura droit aux mêmes sandwichs de réveillon que les constables et même que Pierre, le préposé aux détenus, lui versera un peu de vin rouge dans une tasse de carton. C’est le premier de l’an, tout le monde se serre la pince et comme nous sommes nombreux, j’en ai pour une trentaine de minutes.

J’arriverai un peu tard à la maison, juste assez tard pour que Louise soit un peu déçue. Une chance que le By By repasse demain…

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Auteur : Lansquenet
Après trente années dans la police, Claude Aubin est devenu auteur. Il a quatre livres à son actif : La Main gauche du Diable (Intouchables), La Nuit des désillusions et Rônin (Libre Édition Claude Aubin), Le lansquenet solitaire (Texte et Contexte). Il a également participé au dernier bouquin de Jules Falardeau (La crise d’Octobre, 50 ans après, Éditions du Journal Claude Aubin a joué aussi des petits rôles dans certains films, rédigé des chroniques dans le quotidien de l'époque Photo Police, le quotidien DixQuatre et maintenant il publie ses chroniques pour le groupe Facebook DERNIÈRE HEURE. Il a aussi coproduit quelques clips pour TVBL, la télévision des basses Laurentides. De plus, il a travaillé pour la chaîne Ztélé (infiltration).