Les visages de la censure

 

Une démocratie se caractérise, entre autres, par la liberté d’expression. Nul ne doit craindre, dans pareil régime, les mises au bûcher encore la mise à l’index. Pourtant, la liberté d’expression est au cœur des dernières manchettes ; je dirais même qu’une forme censure plus mesurée et sournoise y fait face.

La mise à l’index

Depuis quelques mois, nous voyons apparaître ici ou là, des personnes voulant interdire des œuvres majeures de la littérature ou de tout autre ordre. La raison ? Ne pas satisfaire à l’idéologie du moment, ne pas être en adéquation avec les nouvelles normes vertueuses de la société. Ainsi, le livre de Denis Laferrière se voit au pilori des œuvres à chasser, tout comme Agatha Christie, et ce, pour l’usage du mot en « n ». Ce dernier pouvant seulement être prononcé et écrit par quelques élus.

Ce ne sont pas les seuls à faire les frais de cette mouvance actuelle. Ainsi, Mathieu Bock-Côté, essayiste québécois et sociologue est banni des campus de certaines universités. Certains appellent aux boycottes de ses œuvres. En France, Michel Onfray se voit refusé de certains plateaux télévisés ou radios en raison de ses propos sans réserve, qui ne plait guère à la bien-pensance intellectuelle française.

Contrôler les médias dits récalcitrants

Aucune démocratie ne peut exister réellement sans la présence de médias libres. Pour ce, regardez les dictatures actuelles comme la Corée du Nord ou encore la Chine. Si vous ne dites pas ce que le gouvernement souhaite, vous perdez votre emploi, ou encore plus simplement, la vie.

Ne vous trompez pas, aucune censure peut réellement exister si elle ne tente pas de contrôler les médias. Il faut le faire de manière subtile et en usant de stratagèmes de communications. Il n’est pas question d’éradiquer des médias, des journalistes comme dans des pays dictatoriaux. Non, il suffit de contrôler par la pression sociale, par les dénonciations afin de faire taire les « dissidents ».

Ainsi, nous avons vu naître récemment un nouvel outil, le Collectif Liberté d’Oppression. Étrange titre pour un collectif voulant défendre la liberté d’expression, non ? Je comprends bien qu’il est question de jouer sur les mots pour vouloir dénoncer les médias ou les journalistes usant de stratégies de communications dénigrantes, injurieuses et ne respectant par la loi. Plusieurs personnalités ont signé pour ce collectif, lancé par Catherine Dorion, députée de Québec Solidaire ; ainsi que Mr Ligthbound, député du Parti Libéral du Canada. À la lecture du traité, il est clair que les médias sont visés. Il s’agit de dénoncer les chroniqueurs, les journalistes usant d’une tribune pour avoir des propos injurieux, mensongers et entraînant la haine envers une ou des personnes.

Nous ne pouvons ignorer la bonne intention, j’y adhère pleinement. Cependant, cela fait partie aussi des médias d’avoir des tribunes plus populistes, plus sarcastiques, humoristiques ou encore d’opinions. Par définition, cette dernière peut parfois comporter des ressentis, des interprétations (mauvaises ou bonnes). Faudrait-il alors bannir la libre opinion ? Il suffit de voir le tollé engendré par la tribune du Journal de Montréal ce jeudi 21 avril afin de comprendre le fonctionnement du rouleau compresseur de la bien-pensance. Était-ce mal venu, maladroit de mettre une photo du Premier ministre déguisé pour parler de l’Inde et de son variant ? Assurément. Mais doit-on cependant censurer ? Non. La liberté de la presse et des médias est importante en démocratie.

Le politiquement correct tue les débats d’idées

Derrière ces faits, il y a la mouvance de la bien-pensance, des pseudos-vertueux se drapant du linge blanc de la pureté. Des individus à la pensée magique, espérant des débats d’idées avec des génuflexions, des excuses constantes. Autant dire, des débats confinés dans une bulle, retiré des velléités possibles et des chocs d’idées. Regardons les débats en France, sans sombrer dans des attaques ad hominem, les protagonistes se livrent à une joute verbale excellente et enrichissante. C’est cela la liberté d’expression.

Retirer des mots, en mettant au pilori des intellectuels que nous n’aimons pas, en jetant dans les catacombes les œuvres de jadis (parfois dépassé en termes d’usage mais riche en réflexions), en voulant contrôler la presse et ses journalistes/chroniqueurs ; nous nous enfonçons de plus en plus dans la société de la bien-pensance insipide, cupide et bisounours.

La liberté d’expression, c’est d’accepter les propos contradictoires et parfois offensants. C’est accepter le désaccord, la confrontation des idées, la mise en doute de nos propres valeurs et certitudes ou encore, c’est vouloir que ceux pensant différemment de nous puissent aussi s’exprimer librement.

Au lieu d’interdire des médias, des œuvres ou des intellectuels de s’exprimer dans le respect des lois en vigueur, nous devrions miser sur l’éducation à l’esprit critique. Il est primordial de savoir la différence entre un article de presse et d’opinion. Voilà là une solution, et non, l’interdiction ou le bagne.

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Auteur : Raphaël Fievez
Originaire de Belgique et habitant au Québec depuis 2011. Auteur de plusieurs livres dont ''De la société multiculturelle. Au-delà des discours, une réalité'' (2016) ou encore ''Démocratie. Penser la démocratie de demain''(2017). Travailleur social de formation en Belgique œuvrant depuis plusieurs années et ayant de l'expérience auprès de différentes clientèles au Québec. Raphaël Fiévez a contribué à plusieurs médias via des articles d'opinions, il s'intéresse à l'actualité, la politique et l'éthique. Étudiant au certificat en Philosophie de l'Université Laval à Québec.