Histoire un peu triste

PHOTO AGENCE QMI, TOMA ICZKOVITS

1975

Bien qu’elle ne soit pas encore tout à fait terminée, la nuit avait été pénible. Une tentative de meurtre au couteau, suivie par un suicide, deux bagarres sur St-Laurent et pour couronner le tout, un accident avec blessés grave.

    Par Claude Aubin
    Policier à la retraite, chroniqueur et auteur
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    Publié le 16 février 2020 à 14h50

Marcel, mon partenaire régulier depuis deux mois, était encore étonné par la violence de nos appels. Il faut dire qu’il arrivait de l’Ouest de l’île, là où tout le monde dort à partir de 23h00.

 – C’est tranquille, on déjeune ?

Nous en étions aux aurores et nos estomacs criaient famine. C’était à mon tour d’être le premier à déjeuner. Ouais, un de nous deux doit rester à attendre les appels, donc un soir moi l’autre, lui. Alors, je pénétrai le premier au chic Green Garden café,  ou mon vieil ami Kenny, réclama immédiatement ses dix dollars de gageure sur le match Canadien Toronto. Nous avions cette petite habitude tous les deux. J’ai dû payer l’éducation de ses deux enfants.

J’étais assis depuis cinq minutes, sur les banquettes rouge et vert, usées à la corde, le nez dans l’assiette, pour bien montrer mon peu d’envie de socialiser, quand tout à coup, une jeune fille vint poser ses fesses sur la banquette devant moi. Intentionnellement, je ne fis pas attention à sa présence, mais au bout d’une minute ou deux, je levai quand même les yeux. Elle avait gagné.

 – Salut, je m’appelle Louise. 

Je la dévisageai quelques secondes. J’avais devant moi, une jolie jeune femme aux yeux charbon et à la coupe garçon. Pourtant, la petite ne payait pas de mine. Sale, presque crasseuse, les yeux cernés, les ongles noirs  et le teint blême.

 – Tu es en cavale depuis quand ?

La petite demeura un instant surprise, mais reprit vite son aplomb.

 – Pourquoi tu sais ça ?
 – Tu es crasseuse et tu pues comme un putois. C’est quand la dernière fois que tu as changé ta culotte ? 

Cette fois, honteuse, la jeune femme baissa les yeux.

 – Tu sais, les autres le savent que je suis en fugue. Je suis supposée être à la détention juvénile de Laval. 
 – Et ça te coûte quoi ?

Haussant les épaules, sans me répondre, elle fit un petit sourire sans joie. Je me doutais bien, qu’il y avait un prix à payer.

 – J’ai pas besoin de t’en parler… j’ai faim.

Je fis préparer un plat et tout en conversant, je lui fis comprendre qu’elle ne survivrait pas à ce régime. Elle devrait faire la pute, prendre des stups, se faire battre, vieillir avant son temps.

 – C’est ce que tu veux ? Jette un coup d’œil autour, tu vois des filles qui rigolent ? Regarde juste derrière nous, il y a Nicole… Elle était au poste il y a trois jours, un client lui a déféqué dans la gueule, tu es partante pour ça ?

Ce langage cru, doit bien l’avoir traumatisée pour les vingt prochaines années.

 – Ta mère sait où tu es ?
 – Non, pis elle s’en fout. 
 – Ça, tu ne le sais pas. Tu peux toujours être en guerre avec elle, mais elle reste ta mère. Alors tu l’appelles et aujourd’hui, tu prends le chemin de Laval, promis ?

Louise me regarda droit dans les yeux en hochant la tête. Un flic qu’elle ne connaissait pas, lui parlait de la vie, d’égal à égal, il lui faisant confiance et surtout, en ne demandant rien en retour. Pour une fois, elle eut un vrai sourire, pas des plus joyeux, mais apaisé. Puis d’une voix plus forte elle me répondit :

 – Promis.

Marcel n’eut pas de chance, un ivrogne vint s’ouvrir le front juste comme je sortait du restaurant par la porte arrière. Adieu le déjeuner.

La journée se passa à dormir. À mon retour au poste vers 23,00hrs, le lieutenant attendait mon arrivée avec impatience. La mère de la petite avait téléphoné au directeur pour se plaindre de moi. La petite avait appelé maman pour dire qu’elle avait rencontré un merveilleux flic. Et ce flic, n’avait pas ramassé sa fille. Tout y était passé, qu’avait-il fait avec elle ? Qui était ce pervers ? Et j’en passe. Alors mon lieutenant était survolté.

 – T’as fait quoi avec sa fille ? Le directeur est sur mon dos, il veut un rapport pour ce matin. Tu es dans la merde.

Je garde ce petit sourire, que mes officiers qualifient d’arrogant. En fait il ne l’est pas en ce moment. Je laisse simplement Yvon, mon lieutenant, vider sa réserve de venin et je réplique avec une douceur calculée.

 – Bien, je suis assez heureux qu’elle ait appelé sa mère, elle doit se sentir soulagée. J’imagine qu’elle est en route pour Laval.

Mon officier devient cramoisi. Je crois qu’il aurait aimé me faire fusiller en ce moment.

 – Pourquoi tu ne l’as pas ramassée ? Tu as couché avec elle ? 
 – Ce que t’es con parfois Yvon ! Non… pas moi. Mais si tu fais ton enquête, tu trouveras bien trois ou quatre noms, dont un officier. Ça te chantes ? Et la confiance, ça existe encore… La petite n’a nulle part ou aller…

Au moment ou la conversation s’anime, un policier vient  interrompre providentiellement la confrontation.

 – Claude, une Louise pour toi, elle dit que c’est important.

Je laisse mon lieutenant en plan, je ne veux surtout pas perdre d’appel. Je ramasse le combiné avec beaucoup de fébrilité.

 – Salut Claude, je suis rendu à Laval, je suis avec les moniteurs. Tu avais raison, ce n’est pas une vie de coucher sur les bancs de parcs ou coucher avec tout le monde. Je n’ai pas parlé des autres flics et ma mère sait que tu as été correct. Merci pour tout…

Il se fit un clic un peu sinistre, Louise venait de raccrocher. Elle ne porterait pas plainte contre les policiers. Je n’entendrais plus jamais parler d’elle. Peut-être est-elle mère aujourd’hui.

Mon lieutenant ne fit pas d’effort pour trouver les coupables qu’il connaissait que trop bien, l’image ! Mais la vie  fait bien les choses, le sergent impliqué deviendra lieutenant et se fera mettre à la porte pour une bavure. Et deux autres policiers, seront suspendus pour des gestes similaires. Je n’ai pas pleuré sur leur sort, ils l’avaient mérité. C’est aussi ça la police.

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Conducteur d'autobus professionnel depuis 29 ans, il se passionne pour la généalogie familiale (Les familles Dagenais en Amérique) ainsi que deux (2) autres groupes Facebook qui font sa fierté : DERNIÈRE HEURE et Conducteurs-trices d'autobus du Québec.