Flic & confidences : Un Noël en 1975

Pour une fois, je travaille de jour. Daniel, mon intrépide partenaire est heureusement absent. Ce gars-là m’épuise ; il sait accumuler les gaffes comme personne. Alors ce matin j’ai droit à André, un jeune au sourire contagieux. Il est du Lac St-Jean et on dirait qu’il n’a pas encore perdu sa naïveté juvénile.

– Tu veux un café ?

– Heu… Je prends juste du thé.

– Veux-tu un thé ?

Finalement, j’arrête sur la rue Ste-Élisabeth et passe par la porte de la cuisine du Green Garden Café. Le staff de jour est afféré à servir la faune presque inhabituelle des noceurs.

Pour eux, c’était Noël hier soir et à voir la gueule de certains, il n’y avait pas beaucoup de café ni eau minérale au menu. La petite Nicole, assise dans un coin, semble totalement absente.

Cette jeune femme ne boit pas, elle coke… Mais à la regarder, elle en est au stade récupération. Une dizaine de travestis sont encore debout et biens réveillés, ils caquettent comme dans une basse-cour mais personne dans le resto ne s’en soucie.

Alors que j’attends les breuvages à la caisse, une jeune femme s’approche derrière moi. La petite Manon, une de mes protégées. La belle était en voyage depuis un certain temps, c’est-à-dire détenue pour un tas d’amendes non payées.

Salut le flic. Je suis de retour.

– Et pas trop fraîche.

Mécontente de ma remarque, la belle repart en vacillant à chaque pas. Elle prend des médicaments mais sans prescription ; ça aide à travailler sans émotions.

Quand tu vends ton cul huit ou dix fois  par soir, tu as besoin de planer pour ne pas sombrer. J’aurais dû dire autre chose, mais c’est comme ça quand tu travailles au centre-ville du côté sombre et gris de l’univers de la Main !

Il nous arrive de manquer de tact et d’empathie, souvent par dépit ou impuissance. Alors le cœur s’endurcit, les mots deviennent secs.

Tout à coup, André, mon jeune partenaire, pousse la porte battante séparant la cuisine du resto.

Un appel de blessé.

Je ramasse les breuvages et nous filons vers l’appel. André se ramasse avec les deux verres de cartons pendant que je file vers une maison de chambre de la rue Ontario.

Par chance, la circulation semble s’être arrêtée, tout est au ralenti, alors mon bolide en profit un peu.

C’est là…

Nous voici montant l’escalier de bois, quatre à quatre. Un homme nous fait signe et je remarque dans le passage, une longue trace de sang.

Alors je n’ai qu’à suivre la piste, pour découvrir un bonhomme assez ivre portant un plâtre de la cheville au genou.

Un truc me frappe immédiatement, un couteau de chasse y est fiché juste au-dessous du genou et c’est pourquoi ça fuit. Oui, et ça fuit… Le sang coule du plâtre formant par le fait même, un joli petit lac rouge et gluant sur le plancher.

– Salut constable… Ça me piquait et j’voulais enlever ce @#$%? de plâtre là.

C’est repartit ! Ayant pris soin de ne pas toucher au couteau, André et moi transportons notre ivrogne à St-Luc. Et bien sûr, il ne fait pas rire de lui juste un peu. Mais pour le doc qui cassera le plâtre, fera des points et en refera un  nouveau, je dirai qu’il n’a pas le goût de rire, surtout que la salle est pleine.

Comme j’allais repartir, je remarque une figure qu’il me semble reconnaître. Alors, je m’approche de lui et automatiquement, il met sa main  devant son visage. Là, je le reconnais.

Nous avions eu une discussion passablement orageuse sur la rue Ste-Catherine et elle s’était terminée par une bonne baffe sur le museau. Oui, son poing m’avait raté de peu et ma claque l’avait un peu étourdi. Il avait promis de m’en foutre une bonne la prochaine fois. Alors…

Salut Robert… Comment vas-tu ?

Le bonhomme ne répondit pas tout de suite. Il avait l’air un peu triste et perdu. Comme il y avait une place vide, je décidai de m’asseoir et attendre.

Ça va pas bien, j’ai une masse sur les poumons. C’est ma troisième visite à l’urgence, j’ai mal en criss. C’est Noël et les médecins sont pas pressés de me passer.

Comme à l’époque, nous connaissions tous les médecins et infirmières de l’urgence. Je demandai discrètement à Nicole, l’infirmière chef, une petite faveur. Robert fut appelé dans les minutes qui suivirent.

Le geste n’avait rien d’extraordinaire, juste un coup de pouce à quelqu’un qui en avait besoin. Je n’ai jamais revu Robert depuis, Il était entré dans ma vie par une bagarre et il en sortait par un petit geste de compassion.

Ho… pour la petite histoire, Le gros Murphy, infirmier de l’urgence, aura eu le temps de graisser mes essuie-glaces avec ce qui ressemble à de la vaseline. J’avais baissé ma garde et avec lui c’est mortel. C’était au temps ou nous pouvions jouer tout en travaillant.

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Auteur : Lansquenet
Après trente années dans la police, Claude Aubin est devenu auteur. Il a quatre livres à son actif : La Main gauche du Diable (Intouchables), La Nuit des désillusions et Rônin (Libre Édition Claude Aubin), Le lansquenet solitaire (Texte et Contexte). Il a également participé au dernier bouquin de Jules Falardeau (La crise d’Octobre, 50 ans après, Éditions du Journal Claude Aubin a joué aussi des petits rôles dans certains films, rédigé des chroniques dans le quotidien de l'époque Photo Police, le quotidien DixQuatre et maintenant il publie ses chroniques et éditoriaux pour le groupe Facebook DERNIÈRE HEURE. Il a aussi coproduit quelques clips pour TVBL, la télévision des basses Laurentides. De plus, il a travaillé pour la chaîne Ztélé (infiltration).