Flic & cie : Noël n’est pas toujours joyeux

Poste 25, 1995

Depuis quelque temps, je m’étais joint au groupe de policiers qui allaient porter des cadeaux aux enfants de l’hôpital pour enfants du centre-ville. Nous avions beau être fait forts mais, parfois même le père Noël en avait les larmes aux yeux.

Sur le même étage, dans deux chambres différentes, deux familles comptaient avec beaucoup de tristesse les heures de vie qui restaient à deux enfants de moins de six ans. Et nous avec nos guitares et nos accordéons, nos costumes ridicules et nos chants de Noël, venions rappeler à ces familles la cruauté de la vie.

Le père Noël avait quand même laissé un cadeau, geste dérisoire qui nous laissait l’œil humide. Nous devions quand même continuer les derniers étages. Malgré le cœur gros, nous faisions ce que nous avions toujours fait : sourire et chanter pour les enfants couchés dans ces lits d’hôpital.

Nous venions de terminer notre visite quand Robert, un des organisateurs nous demanda un petit service supplémentaire. À moins de cent mètres de l’hôpital, dans un bloc un peu pourri se trouvait un foyer pour vieux.

Ils étaient tout au plus une vingtaine et comme nous avions encore des cadeaux, Robert nous fit comprendre que c’était la seule visite qu’ils auraient durant les fêtes, sinon durant l’année.

Il était près de 16h00 quand nous avons gravis les marches du mouroir. Oui… c’était un mouroir. Tout dans cette maison était figé dans le temps : le mobilier usé, bon pour la casse, les murs dépeints et lézardés par endroits, une nauséabonde odeur d’urine flottante dans l’air et deux préposés, d’un âge respectable, débordés et pratiquement silencieux.

Notre petite troupe de joyeux lurons fut totalement stupéfaite. Il se fit un quasi-silence que nous devions casser car devant nous, sur des chaises de métal peintes en gris, une quinzaine de pensionnaires attendaient assis et dans un lourd silence, les lutins du père Noël que nous étions.

Robert nous poussa un peu, nous devions nous reprendre. Notre groupe venait quand même les divertir. Alors deux de mes flics, déguisés en clowns se mirent à chanter des vieilles chansons.

Et les filles du violoniste sortirent les cadeaux pour tous les gens assis devant nous. Je me tournai vers une des deux préposées pour lui demander comment se passait la vie ici.

Tu vois ces gens ? Ils sont assis ici depuis midi. Ils vous attendaient avec impatience. À part nous, vous êtes les seuls humains qu’ils voient depuis des mois.

Puis me pointant une vieille dame toute ratatinée :

Mary, elle est là depuis ce matin. Elle avait peur d’aller dormir et manquer la visite.

Nous devions passer une trentaine de minutes dans l’établissement. Nous y passerons plus d’une heure trente. Personne n’avait envie de partir. Plusieurs d’entre-nous se sont assis pour discuter avec des gens qui n’avaient plus ce réflexe depuis longtemps.

Vous dire que nous avons trouvé l’exercice difficile serait un euphémisme. Plus tard dans l’année, la maison fermera ses portes et nous n’aurions plus à y retourner. De tous mes souvenirs de flicaille, celui-ci me hante encore.

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Auteur : Lansquenet
Après trente années dans la police, Claude Aubin est devenu auteur. Il a quatre livres à son actif : La Main gauche du Diable (Intouchables), La Nuit des désillusions et Rônin (Libre Édition Claude Aubin), Le lansquenet solitaire (Texte et Contexte). Il a également participé au dernier bouquin de Jules Falardeau (La crise d’Octobre, 50 ans après, Éditions du Journal Claude Aubin a joué aussi des petits rôles dans certains films, rédigé des chroniques dans le quotidien de l'époque Photo Police, le quotidien DixQuatre et maintenant il publie ses chroniques et éditoriaux pour le groupe Facebook DERNIÈRE HEURE. Il a aussi coproduit quelques clips pour TVBL, la télévision des basses Laurentides. De plus, il a travaillé pour la chaîne Ztélé (infiltration).