À propos d’Edgar Fruitier et des victimes d’agressions sexuelles

On parle beaucoup dans les médias et les réseaux sociaux du cas d’Edgar Fruitier depuis son arrestation et sa condamnation.

Certaines personnes le prennent en pitié, à cause de son âge avancé, d’autres prennent sa défense parce qu’il a été leur idole de jeunesse et que le crime commis par monsieur Fruitier leur paraît surréaliste, voire impossible car cela entache les beaux souvenirs d’enfance de monsieur Fruitier.

Mais la réalité vécue par la victime de monsieur Fruitier est une toute autre histoire, beaucoup moins jolie.

Des gens se demandent : »Mais pourquoi avoir attendu si longtemps pour dénoncer? »

Il est difficile pour une personne qui n’a jamais vécu d’agressions sexuelles de se mettre dans la peau de la victime et de comprendre son état psychologique, à partir du moment de la première agression, jusqu’au moment de la dénonciation.

Un fait commun indéniable a été observé chez la majorité des victimes : elles ont honte de ce qui leur est arrivé et elles ont peur de ne pas être crues si elles dénoncent leurs agresseurs. C’est leur parole contre la parole de la personne qui les a agressées.

Aux personnes qui cherchent à comprendre pourquoi les victimes dénoncent plusieurs années après les agressions, je me permets de vous répondre ceci respectueusement, et de vous expliquer ce qu’il se passe dans la tête de la majorité des victimes, puisque j’en suis une :

J’ai été victime d’agressions sexuelles de la part d’un prêtre, de l’âge de six ans à l’âge de huit ans, soit de 1979 à 1981. Lorsque nous devenons victimes d’agressions sexuelles et de viols à répétition, nous avons honte de nous. Oui, vous avez bien lu, NOUS AVONS HONTE, alors que ça devrait être à l’agresseur de porter le fardeau de la honte.

Je me suis sentie répugnante, repoussante, stigmatisée par la saleté transmise par les mains de ce prêtre sur mon petit corps d’enfant pendant deux années. J’ai développé un trouble alimentaire à l’adolescence qui se nomme hyperphagie boulimique, découlant de ces agressions répétées, ainsi quune phobie d’être touchée lorsque quelqu’un se tient derrière moi. Je ne supporte plus le contact d’une petite culotte sur moi, le prêtre ayant mis ses sales doigts par-dessus pendant deux ans et dedans le jour de la dernière agression.

Mon estime de moi est encore à reconstruire (je ne suis toujours pas guérie de mon trouble alimentaire) et j’ai failli mourir deux fois entre 2020 et 2021, ayant développé des problèmes intestinaux graves (diverticulite sévère avec un diverticule qui a éclaté et qui a fait un trou à une partie de mon petit intestin qui a dû être coupée). Par la suite, mon intestin a adhéré à une cicatrice interne laissée par l’opération et j’ai eu une occlusion intestinale. Le médecin m’a dit que si j’étais arrivée trente minutes plus tard à l’urgence, je n’étais plus de ce monde.

Tout ça, à cause de mon trouble alimentaire, découlant des agressions que j’ai vécues. Je suis encore suivie hebdomadairement par une psychiatre, afin d’essayer de m’en sortir et de guérir et je dois prendre quotidiennement du Vyvanse qui m’aide à réduire mon appétit et du Topiramate qui m’aide à régulariser mon humeur et à contrôler mes rages de sucre.

N’ayant pas du tout d’estime de moi, j’ai accepté par le passé d’être la conjointe d’hommes violents physiquement, verbalement et psychologiquement pendant des années, pensant que je ne méritais pas mieux et que je devais me contenter de ceux qui voulaient bien de moi.

J’avais réussi à enfouir ces agressions au plus profond de moi pendant plusieurs années, faisant comme si je n’avais jamais subi ces agressions, afin d’avoir une vie normale, comme tout le monde.

Mais je n’avais pas de vie normale, puisque je faisais de mauvais choix, acceptant même de faire des choses dégradantes sexuellement avec mes ex-conjoints violents, pour ne pas les perdre et pour ne pas me retrouver seule. J’ai vécu de la dépendance affective.

Je n’ai pris conscience des dommages et des répercussions des agressions que j’avais subies seulement qu’en 2006. Ma fille n’avait même pas un an et, un élément déclencheur s’est alors produit et a tout ramené à ma mémoire : je suis allée à la salle de bain pendant que ma belle-fille, qui avait huit ans, était entrain de se laver. Pendant que nous parlions elle et moi, mes yeux se sont posés sur son petit corps d’enfant et, ma conscience m’a dit : »Tu avais cet âge, tu avais ce petit corps-là, la dernière fois où il t’a touchée! » Alors, à partir de ce moment-là, tout s’est écroulé. On ne peut pas mettre le passé sous clé et l’oublier à jamais, car il revient toujours, quoi qu’on fasse, si on ne l’a pas réglé. Je me suis remise à avoir des comportements anormaux, je n’acceptais même plus que mon mari touche mes fesses par-dessus mes pantalons. Je piquais des colères noires dès qu’il me touchait et j’allais me changer. Bien sûr, il n’a pas compris ce qu’il se passait, puisqu’il ne savait pas. Il ne reconnaissait plus la femme qu’il avait épousée deux ans plus tôt (parce qu’enfin, j’avais trouvé un homme bien qui ne me battait pas et qui ne me faisait pas de violence verbale). Imaginez sa surprise, lorsque je lui ai appris ce que j’avais vécu, vingt-cinq ans auparavant. Mon mari m’a dit : »Tu ne peux pas rester comme ça, il faut faire quelque chose. Tu dois le dénoncer! » Au début, je ne voulais pas. Je me suis mise à pleurer, je ne voulais pas avoir à tout raconter à des policiers, à des hommes…moi, une enfant abusée, qui avait servi de jouet sexuel à un désaxé. C’était trop humiliant. De plus, j’avais peur de ne pas être crue. C’était ma parole contre la sienne. Et puis, comment est-ce que mes parents allaient prendre la nouvelle, eux qui croyaient que ça ne m’était arrivé qu’une seule fois, cette journée du 1er juillet 1981, la dernière fois où il m’a touchée, la journée où il a été plus loin, beaucoup trop loin…

J’ai un black-out entre le moment où je pars du presbytère et où j’arrive chez moi. En arrivant à la maison, j’ai arraché les vêtements que je portais, littéralement, pour les jeter violemment par terre en hurlant. Le regard terrorisé de ma mère lorsqu’elle m’a vu faire ma crise, ne comprenant pas ce qu’il se passait. Je ne l’oublierai jamais. Je lui ai crié que je ne voulais plus jamais mettre ces vêtements-là, que monsieur le curé m’avait touchée. J’ai vu le visage de ma mère pâlir, ses yeux se remplir de larmes. Mon père s’est mis à crier qu’il allait le tuer.

Je n’oublierai jamais ce jour-là.

Ce prêtre a tué une partie de cette petite fille innocente et heureuse que j’étais et qui ne reviendra jamais plus. Il s’est fichu de l’âge que j’avais pour faire de moi son innocente victime. Et je vais vivre avec les répercussions de ses crimes jusqu’à ma mort. C’est mon mari qui m’a donné le courage de le dénoncer aux policiers en 2006. Lorsque mes parents ont su que j’avais été agressée pendant deux ans, c’est comme s’ils avaient reçu un coup de poignard au ventre. Personne ne savait…sauf moi et ce désaxé. Les intervenants de l’Hôtel-Dieu-du-Sacré-Coeur qui m’ont suivie de l’âge de six ans à l’âge de huit ans pour mes problèmes de comportement n’ont même pas réussi à déceler chez moi les agressions sexuelles.

Le procès de ce monstre, au criminel, n’a eu lieu qu’en 2009, soit trois ans après ma dénonciation. II a été reconnu coupable et condamné à dix-huit mois de prison ferme.

DIX-HUIT MOIS pour deux ans d’agressions sexuelles.

Il a même été en appel du jugement, le trouvant trop sévère à son goût. Quel culot! Pas surprenant, puisque les pédophiles sont des êtres narcissiques et sociopathes.

Heureusement, sa demande d’appel a été rejetée. Il est tout de même sorti après n’avoir purgé que douze mois. Libre comme l’air et pouvant passer à autre chose. Moi, je dois vivre chaque jour de ma vie, depuis l’âge de six ans avec ma sentence de petite fille agressée sexuellement et marquée psychologiquement, et ce, pour le reste de mes jours. Ça prend du courage pour dénoncer son agresseur et encore plus pour avoir à raconter et à revivre par le fait-même, l’horreur, l’innommable.

J’ai poursuivi au civil mon agresseur ainsi que son employeur, le diocèse de Québec, pour avoir protégé leur prêtre pédophile pendant toutes ces années et la bataille a duré de 2007 à 2010.

Vous savez ce que les dirigeants du diocèse de Québec ont fait lorsque mes parents sont allés porter plainte contre mon agresseur? Ils ont menti à mes parents! Ils ont tout simplement changé mon agresseur de paroisse en faisant croire à mes parents qu’ils avaient leur propre cour ecclésiastique et que Paul-Henri Lachance, le prêtre pédophile, serait traduit par ses pairs. Mes parents, qui étaient très croyants et très pratiquants à l’époque, ont fait confiance au monseigneur qui recevait leur plainte. Si vous saviez comme ils se sont sentis floués quand ils ont su! J’ai vu mes parents pleurer durant les poursuites au criminel et au civil, de 2006 à 2010.

Mes parents sont devenus par le fait-même, des victimes collatérales des crimes de Paul-Henri Lachance sur ma personne.

Les victimes mettent généralement plusieurs années avant d’être capables de dénoncer. Parfois, elles ne dénoncent jamais, n’ayant pas la force d’étaler leur honte et leur histoire au grand jour et elles meurent en emportant leur souffrance avec elles, dans le secret le plus total, alors que le criminel n’a jamais payé pour ses crimes. C’est d’une injustice et d’une tristesse sans nom.

Moi, je l’ai fait. J’ai dénoncé. Pour moi, mais aussi, pour toutes les victimes qui ne sont pas encore capables de dénoncer. Je me suis battue avec d’autres victimes de prêtres et autres religieux, de 2010 à 2020, afin que  le gouvernement provincial abolisse le délai de prescription pour les poursuites au civil en matière de viols et d’agressions sexuelles, grâce au soutien et au travail acharné d’un grand homme,
Roger Lessard, ancien directeur d’école qui a les crimes des représentants de la religion catholique en sainte horreur. Et nous avons gagné! David contre Goliath. Si vous saviez tout l’argent que mon agresseur et le diocèse de Québec ont dépensé en frais d’avocat pour attaquer ma crédibilité et fuir leurs responsabilités envers moi, la victime du pédophile qu’ils ont protégé. Nous leur avons définitivement ôté leur arme de prédilection : le délai de prescription.

Cette victoire est une petite partie du processus de guérison qui s’est enclenché pour moi, en 2020.

Avant, quand je voyais des gens blâmer la victime, parce qu’elle dénonçait son agresseur des années plus tard, je devenais enragée et j’avais envie de crier à ces gens qui jugeaient la victime, qu’ils étaient tous des sans coeur.

Maintenant, j’ai plus de recul et j’ai beaucoup progressé dans mon cheminement de guérison pour être capable de vous livrer publiquement mon témoignage en détails et pour comprendre que, tant qu’une personne n’a pas vécu la réalité d’une victime de viols et d’agressions sexuelles, elle ne peut pas savoir, elle ne peut même pas avoir le dixième d’une part d’idée de ce que vit et endure quotidiennement une victime et qu’il est alors plus facile de porter un jugement erroné.

Alors maintenant, je prends tout le temps nécessaire pour bien expliquer aux gens la réalité d’une victime comme moi, afin que les victimes de viols et d’agressions sexuelles cessent d’être vues par les gens de la population comme étant incorrectes lorsqu’elles dénoncent leurs agresseurs, souvent devenus âgés, des années plus tard. Posez-vous cette question : « Est-ce que l’agresseur, lui, a tenu compte de l’âge de sa victime avant de commettre ses crimes horribles sur elle? » Poser la question, c’est aussi y répondre.

Je vous ai livré, en toute humilité, les horreurs que j’ai subies et les séquelles quotidiennes avec lesquelles je dois vivre, et ce, de façon crue et franche. Sans détours. C’est ma façon à moi de vous aider à comprendre la douloureuse réalité des victimes, de les défendre et de leur démontrer ma solidarité.

Je termine ce témoignage en m’adressant à toutes les victimes de viols et d’agressions sexuelles :

JE VOUS CROIS, VOUS N’ÊTES PAS SEULES!

Shirley Christensen

Avez-vous aimé cette publication ?

Auteur : Shirley Christensen